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La ville du quart d'heure, et son piège

Joel RenkPar Joel Renk··3 min de lecture

L'idée est née en 2016 dans les travaux de Carlos Moreno, universitaire franco-colombien à Paris 1 Panthéon-Sorbonne : une ville où l'essentiel, travailler, se soigner, apprendre, acheter, se distraire, tient à moins d'un quart d'heure de chez soi. Paris en a fait un pilier de sa politique urbaine sous Anne Hidalgo, et le terme a fait le tour du monde.

C'est une bonne idée. Elle a aussi un effet secondaire dont personne ne parle, et qui se voit très bien sur une carte.

Le piège, en une phrase

Si tout ce dont tu as besoin est à quinze minutes, tu n'as plus aucune raison d'aller à la seizième.

La ville du quart d'heure est une politique d'accès. Elle règle une question réelle : ne pas dépendre d'une voiture pour vivre. Mais l'accès et la connaissance ne sont pas la même chose, et une vie parfaitement optimisée à quinze minutes produit une personne qui connaît admirablement un disque et ignore tout de ce qui l'entoure.

Ce n'est pas un défaut du concept. C'est ce qui arrive quand on supprime la friction : la friction était la seule chose qui t'obligeait à traverser des quartiers où tu n'avais rien à faire.

Le disque, en chiffres

Fais le calcul une fois, il est plus petit que l'intuition.

À 5 km/h, un quart d'heure fait 1,25 km. Un disque de ce rayon couvre :

π × 1,25² ≈ 4,9 km²

Et encore, ça, c'est le disque théorique. Dans la vraie vie tu ne balaies pas un disque, tu suis des rues : quelques axes vers le métro, la boulangerie, l'école, le bureau. En marchant, une bande d'une trentaine de mètres se révèle autour de toi. Cinq itinéraires d'un kilomètre, c'est :

5 000 m × 30 m = 0,15 km²

Soit environ 3 % de ton propre quart d'heure. Pas de ta ville : de la zone que tu es censé connaître par cœur.

Pour comparaison, Paris intra-muros fait 105 km². Le quart d'heure parfaitement réalisé en couvre moins de 5 %, et toi, dedans, tu en couvres 3 % de ces 5 %.

Ce que ça donne sur une carte

C'est là que le dessin devient gênant, dans le bon sens.

Une carte à brouillard part entièrement couverte et se dissipe là où tu marches, sur une bande d'une trentaine de mètres. Au bout de quelques semaines de vie normale dans une ville du quart d'heure, tu n'obtiens pas un disque. Tu obtiens une étoile : quatre ou cinq branches lumineuses qui partent de chez toi, et entre les branches, du noir, à trois cents mètres de ta porte.

Le mécanisme complet est décrit dans le brouillard de guerre appliqué à la vraie vie, et Fogbreaker en tire un pourcentage par quartier avec Territoires.

Les branches, ce sont tes services. Le noir entre les branches, c'est presque tout le reste, et c'est plus proche que n'importe quelle sortie que tu pourrais planifier.

Quatre façons de sortir de son disque sans le quitter

L'idée n'est pas de renoncer à la proximité. C'est de cesser de prendre le même rayon à chaque fois.

  • Change de rayon, pas de destination. La boulangerie reste la boulangerie. La rue pour y aller, non. Une ville du quart d'heure offre presque toujours trois chemins vers le même endroit, et tu en utilises un.
  • Prends la tangente. Tes trajets sont des rayons qui partent du centre. Ce qui n'est jamais parcouru, ce sont les arcs : les rues qui relient deux branches entre elles sans passer par chez toi.
  • Fais le tour du disque. Marcher le périmètre de son propre quart d'heure, soit à peu près 8 km de circonférence, est une sortie d'une heure et demie qui ne traverse presque que de l'inconnu.
  • Vise un arrondissement, pas une distance. « Je vais marcher 5 km » te ramène sur tes rayons. « Je vais dans le quartier d'à côté » n'y ramène pas.

Ce qu'il faut dire honnêtement

La ville du quart d'heure n'est pas le problème, et ce texte n'est pas une critique du concept. Le concept répond à une question de justice urbaine, pas à une question de curiosité. On lui reproche déjà, à raison, des choses sérieuses : la difficulté de l'appliquer dans un tissu déjà construit, et le risque de gentrification des quartiers qu'on rend désirables. Ce dont on parle ici est plus petit et strictement personnel.

Et un tel disque est un privilège. La majeure partie de la France n'est pas à quinze minutes à pied de grand-chose, et pour beaucoup de gens la question n'est pas « comment sortir de mon quart d'heure » mais « comment en avoir un ».

Enfin, le brouillard ne se dissipe qu'en extérieur, avec le GPS. Fogbreaker est gratuit sur iOS et Android, Territoires compris. Si tu veux la plus petite habitude possible pour élargir ce disque, elle est décrite dans le chemin des écoliers : dix minutes de plus au retour, tous les jours.

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